Péripatéticiens, la philosophie créative en marche !
- il y a 23 heures
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En ce mois de septembre, de nombreux adolescents ont (ré)intégré les bancs du lycée. En France, c'est pour nombre d'étudiants l'occasion de faire leurs premiers pas en philosophie. Depuis quand date cette institution et qu’a-t-elle généré en matière de déambulation philosophique ? Pourquoi une image d'Épinal évoque-t-elle souvent un philosophe en marche ?
I) Histoire et définition.
Si la philosophie est au programme des lycées français depuis que Napoléon Bonaparte l’a instaurée en 1808, c'est en 335 av. J.-C. qu'Aristote, après avoir quitté l'école platonicienne, fonde sa propre institution philosophique : le Lycée.
En 343 av. J.-C., Aristote devient précepteur du jeune Alexandre le Grand, en Macédoine. Huit ans plus tard, il retourne à Athènes. Il installe son école à l'extérieur de la capitale, sur le site d'un ancien temple, qui était devenu un terrain d'entraînement militaire, comprenant un vaste jardin : le Péripatos.
De façon empirique, le philosophe avait déjà observé que le mouvement stimule l'esprit. C'est donc naturellement qu'il commence à dispenser son enseignement à ses disciples en marchant : l'école péripatétique ou péripatéticienne (du grec ancien « peripatetikos » - qui aime se promener en discutant -) est née. Ses adeptes prirent rapidement le nom de « péripatéticiens ». À noter que l'enseignement étant dispensé spécifiquement aux hommes, le genre féminin n'était pas usité : seule la fille d'Aristote, Pythias, eut accès à cette doctrine. On parle donc de péripatéticiens et ce n'est que bien plus tard, par parenté de signification, que l'on associera familièrement le substantif féminin « péripatéticienne » aux prostituées.
II) mouvement et réflexion : comment ça marche ?
Comme dit précédemment, Aristote avait judicieusement observé les bienfaits de la marche sur l'esprit : les performances cognitives sont clairement améliorées lorsque l'on déambule. Pour comprendre plus précisément ce phénomène, il faut attendre l'avènement des neurosciences.
Il ne suffit pas de marcher 10 minutes pour devenir un génie, mais la marche à un rythme modéré crée plusieurs conditions biologiques favorisant la réflexion, l’attention et la créativité.
1. Le cerveau reçoit davantage d'oxygène et de nutriments.
Le cerveau ne représente qu'environ 2 % du poids du corps, mais il consomme près de 20 % de l'oxygène utilisé par l'organisme.
Lorsque l’on marche, le cœur bat un peu plus vite, la circulation sanguine augmente et davantage d'oxygène et de glucose arrivent jusqu'au cerveau. Ainsi, les neurones disposent de plus d'énergie pour fonctionner efficacement. Cela contribue à une meilleure concentration. Les informations sont traitées plus rapidement, ce qui donne une sensation de plus grande clarté mentale.
Dans leurs études sur le sujet, deux médecins de l’École supérieure de médecine de l'Université de Yamaguchi (Ube, Japon), Chong Chen et Shin Nakagawa, montrent que l'exercice aérobie améliore le débit sanguin cérébral, notamment dans les régions impliquées dans la mémoire et la prise de décision.
2. La marche stimule une molécule essentielle : le BDNF.
Le cerveau produit une protéine appelée BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), surnommée parfois "l'engrais du cerveau".
Le BDNF, tout en favorisant la survie des neurones, aide à créer de nouvelles connexions entre eux. Cette protéine facilite l'apprentissage et améliore la mémoire. Or, l'activité physique est l'un des moyens les plus efficaces d'augmenter sa production.
3. Les zones impliquées dans la mémoire deviennent plus performantes.
La marche active particulièrement l'hippocampe, une région essentielle pour mémoriser, apprendre et s'orienter.
Chez les personnes qui marchent régulièrement, les chercheurs précédemment cités ont constaté que l’hippocampe est mieux préservé avec l'âge. Le déclin de la mémoire ralentit ostensiblement et, parfois, son volume augmente après plusieurs mois d'activité physique.
4. La marche améliore les fonctions exécutives
Les fonctions exécutives sont les capacités qui permettent de planifier, de résoudre un problème, d’inhiber les distractions et de prendre des décisions. Elles dépendent en grande partie du cortex préfrontal. Après une marche modérée, ce système fonctionne souvent mieux.
Cela explique pourquoi certaines personnes trouvent plus facilement une solution en marchant qu'en restant assises. N’hésitez pas à le constater par vous-même !
Des chercheurs de l’Université de Cambridge ont constaté une amélioration de la mémoire, du travail, de la vitesse de traitement de l'information et des fonctions exécutives après des programmes de marche réguliers.
5. La marche réduit le stress.
Quand nous sommes stressés, notre organisme produit davantage de cortisol. À forte dose ou sur une longue période, le cortisol peut diminuer la mémoire, perturber la concentration et rendre la réflexion plus difficile.
Quoi de mieux, alors, de s’octroyer une marche pour se détendre ? En effet, la marche aide à diminuer le niveau de cortisol et à augmenter les endorphines. De plus, elle favorise la production de sérotonine et de dopamine, impliquées dans l'humeur et la motivation.
6. Marcher favorise la créativité.
C'est l'un des résultats les plus connus. Des chercheurs de l'Université Stanford ont montré que les participants trouvaient davantage d'idées originales lorsqu'ils marchaient que lorsqu'ils restaient assis. Pourquoi ?
La marche mobilise peu de ressources mentales. Le cerveau peut donc laisser davantage de place à ce que les neuroscientifiques appellent le réseau du mode par défaut (default mode network), impliqué dans l'imagination, les associations d'idées et la résolution créative de problèmes.
Autrement dit, le cerveau continue à "travailler en arrière-plan".
7. Le mouvement synchronise plusieurs systèmes du cerveau.
Marcher paraît simple, mais c'est une activité complexe. À chaque pas, le cerveau coordonne l'équilibre, la vision, les informations venant des muscles, la respiration et le rythme cardiaque ! Cette activation simultanée de nombreux réseaux cérébraux semble favoriser une meilleure communication entre différentes régions du cerveau, ce qui peut améliorer les performances cognitives.
8. Les effets sont visibles rapidement… et à long terme.
Après une seule marche de 20 à 30 minutes, on observe souvent une meilleure attention, une concentration accrue, une humeur plus positive, une sensation de "tête plus claire".
Après plusieurs mois de pratique régulière on acquiert une meilleure mémoire et le vieillissement cognitif ralentit. On constate donc un risque plus faible de déclin cognitif et de démence.
In fine, on a souvent de meilleures idées en marchant parce que le cerveau est dans un état propice à l'exploration d'idées nouvelles plutôt qu'à une concentration rigide. Il est à noter que ces effets sont observés à tout âge, avec des bénéfices particulièrement importants chez les personnes âgées ou présentant un début de déclin cognitif.
III) Trois principaux penseurs-marcheurs.
Si l'on en croit Frédéric Gros, philosophe français contemporain, dans son ouvrage : Marcher, une philosophie (2009), « l'acte de marcher est essentiel », notamment pour certains penseurs célèbres. Il est impossible d'en dresser une liste exhaustive, aussi Frédéric Gros, dans son livre, étudie-t-il quelques auteurs en semelles, tels que : Nietzsche, Rimbaud, Rousseau, Thoreau, Nerval, Hölderlin…
Voici, à la suite d'Aristote et des péripatéticiens, trois principaux philosophes pour lesquels la marche est une pratique stimulant l'intellect.
1. Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778).
Tout au long de ses Confessions, Rousseau entraîne ses lecteurs dans des marches plus ou moins longues : de Genève à Annecy, d'Annecy aux Charmettes (Chambéry) jusqu'à Turin, Jean-Jacques est incontestablement un infatigable marcheur. Dans toute son œuvre autobiographique, on trouve pléthore de citations sur les bienfaits de la marche pour stimuler la pensée. Au livre VIII des Confessions, une d'entre elles résume les autres. L'auteur des Rêveries du promeneur solitaire l'avoue clairement : « Je ne puis méditer qu'en marchant : sitôt que je m'arrête, je ne pense plus et ma tête ne va qu'avec mes pieds. »
2. Henry David Thoreau (1817 – 1862).
C'est aux États-Unis, au XIXe siècle, que naît un des philosophes marcheurs les plus connus : Henry David Thoreau. Enseignant pendant des années, Thoreau se voit contraint de retourner travailler dans la fabrique de crayons familiale. Cet emploi lui laisse le temps de s'adonner à son passe-temps préféré : la marche. À cette époque, il ne marche pas moins de quatre heures par jour, ce qui, entre autres œuvres philosophiques, lui inspire un essai intitulé : Walking (De la marche), publié en 1862, dans lequel il fait l'éloge de la marche, de la nature sauvage et de la liberté individuelle. Pour ce naturaliste, la marche n'est pas un simple exercice physique : elle est une pratique spirituelle grâce à laquelle il est possible de se reconnecter avec la nature sauvage et soi-même, mais aussi avec le transcendant grâce à la beauté naturelle qui peut offrir, via son spectacle sublime, une expérience quasi mystique.
3. Friedrich Nietzsche (1844 – 1900).
« Les pensées que l'on conçoit en marchant valent seules quelque chose. », écrivait Nietzsche dans Le crépuscule des idoles en 1889. Non seulement il est un apologiste de la marche, mais il est aussi un pourfendeur de la sédentarité, allant jusqu'à affirmer en 1888 dans Ecce homo (Pourquoi j'écris de si bons livres - chapitre 1) : « Rester assis le plus possible est précisément le péché contre le Saint Esprit. » !
En effet, pour le philosophe, la marche n'est pas un simple loisir, ni même une mesure hygiénique. C'est une discipline intellectuelle, une expérience existentielle et une méthode philosophique : la véritable pensée nait en mouvement, lorsque le corps et l'esprit travaille ensemble. Ainsi, dans Le crépuscule des idoles (Maximes et flèches – chapitre 34), en 1889, l'auteur affirme : « Ne faire confiance à aucune pensée qui ne soit née en plein air et libre en mouvement – dans laquelle les muscles ne soient pas aussi à la fête. ».
Les conditions concrètes de sa pensée aboutissant à l'écriture sont expliquées dans Ecce Homo (chapitre 1 : Pourquoi je suis si intelligent) : « Rester assis le moins possible ; ne croire aucune pensée qui n'ait été acquise en plein air et par le libre mouvement. ». Ainsi, comme le résume son biographe Curt Paul Janz : « La marche constituait son véritable atelier de travail. ».
La sœur du philosophe, Élisabeth Förster–Nietzsche, explique qu'il marchait six à huit heures par jour dans les Alpes suisses. Il emportait toujours un carnet et s'arrêtait seulement pour prendre quelques notes. Son œuvre majeure, Ainsi parlait Zarathustra, a été écrite lors d'une marche, comme il le dit lui-même dans Ecce Homo: « La conception fondamentale de l'œuvre me vint pendant une promenade ».
Outre les bienfaits intrinsèques de la marche sur l'esprit, les historiens s'accordent à reconnaître d'autres raisons pour lesquelles Nietzsche marchait autant : cette pratique soulageait ses violentes migraines, améliorait sa vue très fragile, combattait les méfaits de la sédentarité et lui permettait de réfléchir en dehors des contraintes universitaires, ce qui faisait de ses excursions un véritable laboratoire philosophique.
« Je pense donc je marche. » auraient pu affirmer ces trois philosophes. Mais cet axiome est la première partie du titre d'un ouvrage écrit par Roger-Pol Droit et Yves Agid : Je pense donc je marche : le philosophe et le neurologue.
Dans ce livre, les deux amis, l'un philosophe, l'autre neurologue, entament, durant quatre saisons, une marche ensemble dans la campagne, en se questionnant mutuellement sur ce qui se passe en nous pendant que nous marchons : la marche favorise-t-elle la pensée ? Si oui, pourquoi ? La pensée est-elle comparable à une marche ? Comment le cerveau contrôle-t-il à la fois les mouvements des jambes, l'équilibre et la posture du corps ? Quels rapports entre ces trois caractéristiques de l'espèce humaine : penser, parler, marcher debout ?
Ce livre, entre divergences et convergences, résume bien les relations entre science et philosophie, entre mouvement et marche. Pas à pas, il confirme ce qu’Aristote et d'autres philosophes avaient pressenti dans leur pratique philosophique, de l'Antiquité à nos jours : marcher, c'est bon pour la pensée !
Je marche donc je pense: le philosophe et le neurologue de Roger-Pol Droit (Auteur), Yves Agid (Auteur) Format poche (Editions Albin Michel - 224 p. – 2025)



Tous ces commentaires ne peuvent que nous encourager à marcher !
Merci beaucoup...
article très intéressant et instructif !
J'ai bien aimé le lire !